Nous avons rencontré Fabien Manuel, concept designer à la Compagnie des Alpes depuis peu. Il s’est déjà illustré à deux reprises : Timber et sa thématisation far-west / steampunk à Walibi Rhône Alpes et Pulsar et storyline atypique à Walibi Belgium. Nous avons souhaité en savoir plus sur ce métier méconnu.

Fabien Manuel

A propos de vous

Il est toujours très intéressant de connaître les différents métiers qui font le succès des parcs d’attractions. Ainsi, pouvez-vous vous présenter et nous dire quelques mots sur votre parcours professionnel ?
Fabien Manuel: Je suis actuellement concept designer au sein de la Compagnie des Alpes (CDA) à Paris. J’ai fait des études d’arts graphiques et cela fait maintenant 12 ans que je suis dans le monde du travail, dont 10 dans le domaine de la publicité en tant que directeur artistique. J’ai travaillé pour des comptes comme Chanel, Vinci Autoroutes, les cinémas Gaumont/Pathé… J’avais la chance d’avoir de jolis budgets qui je gérai de l’idée jusqu’à la création.
Même si je m’orientais vers une longue carrière de publiciste, j’ai toujours été passionné de parcs d’attractions, mais pas un passionné assidu à connaître le nom d’absolument toutes les machines. Je m’arrêtais plus au décor, à la thématique et à l’ambiance générale qui se dégageait du parc… Quand je me promène dans un parc, je ne cours pas après toutes les attractions. Je peux juste prendre un café, regarder et écouter les gens. Par exemple, j’ai passé beaucoup de temps à Disneyland Paris, avec mon passeport annuel : je prenais des demi-journées durant ma semaine de travail afin de me ressourcer car la publicité est un domaine très dur et épuisant.

D’où vous est venue l’idée de changer de secteur et de devenir concept designer ?
A la veille de mes 30 ans, j’en avais clairement assez de la publicité, il fallait que je m’oriente vers autre chose. Je ne dis pas que j’en avais fait le tour mais quand même…
C’est un métier très prenant. Bien que passionné parce que je faisais, ce job avait une grande emprise sur moi. Quand vous travaillez tous les soirs jusqu’à pas d’heure, vous avez l’impression de ne plus avoir de vie. C’est à ce moment-là que j’ai fait une vraie remise en question !
Etant depuis toujours dans la pub, je n’avais aucun ami qui travaillait dans le secteur des parcs d’attractions ou de son industrie. La connaissance que j’en avais venait que de moi-même et de ce que je voyais. N’allant jamais sur les forums, j’en avais vraiment une vision parcellaire.
Lors de cette remise en question, je me suis posé énormément de questions. Je me suis dit: qui construit les parcs d’attractions ? Qui dessine les décors ? C’est alors que, en faisant des recherches sur Internet, j’ai appris l’existence de la cellule Imagineering de Disney. J’ai commencé à me documenter, acheter des livres à Disney où je passais déjà énormément de temps afin de me ressourcer. Puis je me suis dit : c’est cela que je veux faire ! Réaliser mon rêve d’enfant et devenir Imagineer (sourires)

Quels sont les moyens que vous avez mis en oeuvre afin de toucher du doigt votre rêve ?
J’avais beau avoir occupé des postes de direction artistique dans de grandes entreprises, fait des campagnes de presse internationales… ça restait de la pub. Je me suis dit qu’avec mon pauvre petit book de directeur artistique dans la publicité, j’allais vraiment avoir un problème pour approcher des personnes dans ce domaine.
Une nuit m’est venue l’idée de mixer mes deux passions: la publicité et les parcs d’attractions. De là j’ai créé Adsland Park. C’est un énorme canular comme vous le savez mais un énorme CV.
L’idée partait du principe qu’avec mon book créatif de pub, je n’allais pas intéresser beaucoup de professionnels du secteur. Que pouvais-je faire pour montrer mes capacités à devenir concept designer? J’ai donc créé mon propre parc d’attractions et j’y ai mis ce que je connaissais le mieux: ma culture de publicitaire.
Cela m’a pris deux ans, pour le dessiner mais surtout pour mûrir ma réflexion.
Imaginez-vous que pendant près d’un an, tous les lundis soir après le travail, je me retrouvais à prendre des cours dans une école d’art. Quand vous terminez les cours à 22h00 et que vous êtes chez vous à 23h00, ce n’est pas simple. Comme tout étudiant, tous les soirs, j’avais pas mal de devoirs à faire pour le prochain cours et ce après ma journée de travail Mais c’était une vraie passion et j’étais vraiment motivé. Je ne vous cache pas que je me suis posé beaucoup de questions, j’ai eu des doutes quant à la cohérence de ce que je faisais. Adsland Park est vraiment né d’une volonté d’étoffer mon CV et de mettre toutes les chances de mon côté afin d’atteindre mon nouvel objectif professionnel.

Adsland park

Le plan très complet du parc fictif de Fabien, basé sur la publicité

Une fois le site internet créé, il y a eu un grand engouement autour du parc. J’ai reçu énormément de messages : quand allait-il ouvrir? Où allait-il se situer ?… Le buzz marchait puisque l’on parlait du parc en France, en Chine, au Canada ou encore aux États-Unis. Ce qui était en train de se passer me dépassait totalement, je jubilais de voir l’ampleur que prenait mon projet.
Cela m’a rendu plus fort au point d’envoyer mon CV à la Compagnie des Alpes. J’ai eu les premiers entretiens mais malheureusement ils ne recrutaient pas à ce moment.

Si votre entretien a été infructueux à la CDA, finalement comment vous êtes-vous retrouvé au sein de ce groupe ?
Un soir de décembre juste avant Noël, je m’apprêtais à partir en week-end. Mon boss rentre dans mon bureau et me dit: “Fabien, j’ai un brief pour toi”. Il commence à vous dire qu’il y a une nouvelle opportunité pour l’entreprise avec un budget important. C’est une compagnie qui souhaitait faire une refonte globale de son image et elle se nommait la Compagnie Des Alpes.
Bien évidemment, après ces mots j’ai eu une énorme étincelle dans mes yeux et me dis que ce n’est pas possible. C’est le destin qui m’a mis ce nouveau projet entre les mains. A ce moment, il m’a juste fallu saisir cette opportunité.
Mon agence ayant décroché le marché, j’ai eu la charge de travailler avec le service communication de la CDA. Dans le cadre de ce projet, j’ai été reçu dans les locaux et j’ai pu faire la connaissance de Julien Bertévas qui terminait le dossier d’Oziris au Parc Astérix.

Déroulement d’un projet à la CDA

Comment fonctionne votre cellule au sein de la CDA ?
La cellule création de la CDA ne fonctionne pas comme la plupart des groupes en Europe (Merlin Entertainment pour ne citer qu’eux). Je travaille pour les différents sites à leur demande et rien n’est imposé. S’ils souhaitent faire appel à un ou plusieurs prestataires extérieurs, c’est leur choix et nous le respectons. Cependant, quand le parc nous contacte dans le cadre d’un nouveau projet, je leur propose trois scénographies différentes. Ensuite, le parc est juge de faire son propre choix. Pour le coup, c’est très agréable quand le parc accepte l’un de mes projets…

Pulsar

Concept art de Pulsar, nouveauté 2016 de Walibi Belgium

Dans le cas où vos trois scénographies ne conviennent pas, que se passe-t-il ?
Nous avons aussi la chance d’avoir des sites vraiment indépendants qui connaissent très bien leur cible. Walibi Holland a très bien répondu à sa cible, par exemple. S’ils décident de ne pas faire appel à CDA Développement, nous n’avons pas notre mot à dire : c’est leur choix. Néanmoins, il y a tout de même un contrôle qui est fait de la part de la compagnie afin de ne pas nuire à l’image du groupe.
Walibi Holland est un parc qui marche très bien tout seul. C’est un parc extrêmement bien entretenu. Que ce soit au niveau de la maintenance ou au niveau paysager, les gestionnaires en prennent extrêmement soin. C’est aussi une vraie tête de gondole pour la période d’Halloween, avec Walibi Belgium. Ce sont des gens extrêmement innovants et ils font énormément de benchmarking par eux-mêmes. CDA Développement travaille en collaboration avec les sites du groupe et c’est cela qu’il faut bien comprendre. L’ensemble de nos sites ont énormément de compétences en interne donc je peux vous dire qu’on a vraiment de la chance !

Quel a été votre premier projet au sein de la Compagnie Des Alpes ?
On m’a lancé dès mon arrivée dans la fosse aux lions (rires) avec le rebranding des parcs Walibi : un projet extrêmement complexe puisqu’il avait un passif qu’il ne fallait pas oublier/intégrer mais en même temps qu’il fallait légèrement modifier.
C’était très intéressant puisqu’il m’a fallu travailler avec l’ensemble des directeurs et équipes des différents sites Walibi. Il y a eu une très belle collaboration puisqu’ils ont été d’un vrai appui mais aussi un puits de connaissances pour moi. Un premier projet stressant car il a fallu être à la hauteur de l’enjeu…
Les parcs Walibi avaient besoin d’une remise à niveau, c’est incontestable et tout le monde en était convaincu. Retourner vers du basique était un impératif pour la marque. Nous sommes allés sur un thème basique, c’est une évidence, mais nous avons essayé de créer une différence avec des décors un peu farfelus et atypiques.
Aujourd’hui, vous pouvez voir la concrétisation de ce premier dossier avec la zone Explorer Adventure et Timber à Walibi Rhône Alpes. Il y a Pulsar à Walibi Belgium.
Je peux vous dire que c’est pour moi un bel aboutissement mais aussi une grande fierté suite au chemin parcouru : continuer d’appliquer le rebranding à l’ensemble de ces deux parcs serait pour moi le plus beau des cadeaux que l’on puisse me faire.

Pouvez-vous nous résumer le déroulement d’un tel projet ?
En ce qui concerne Timber et Pulsar, le dossier était déjà très bien abouti à mon arrivée. Les cahiers des charges des attractions, avaient été approuvés et la commande avec les constructeurs validée.
A partir de ce moment, puisque je connaissais la structure, mon travail de concept designer pouvait commencer. J’ai pu par conséquent proposer à chacun des parcs trois idées différentes de thématiques que je présente comme un film. L’expérience visiteur est extrêmement importante. Que se passe-t-il quand vous arrivez devant l’attraction? Dans la file d’attente ? Ce sont des concepts en noir et blanc avec un texte explicatif afin de percevoir les premières idées.
Une fois une des trois idées validées, je peux passer aux concepts arts couleurs de l’ensemble, c’est-à-dire la file d’attente, les pré-shows, les bâtiments : en gros l’ensemble de la zone. Vient ensuite la rédaction du cahier des charges que l’on transmet à l’ensemble des sous-traitants, comme par exemple Joravision, AZ décors… Dans celui-ci, nous allons définir de façon très précise chaque élément de décor, tel que les dimensions, les aspects que l’on veut, les couleurs, etc. Pour résumer, c’est un énorme contrat visuel avec le futur prestataire. Cette phase très longue et extrêmement importante va permettre à l’entreprise de produire le projet. Plus ce document est complet, moins vous aurez de problèmes/complications par la suite lors de la construction.
Après cette phase, mon rôle a été de suivre ce projet. C’est à ce moment-là que j’interviens avec l’ensemble de l’équipe déco. Il faut savoir qu’une grosse partie de la décoration est faite en amont dans les ateliers de nos différents prestataires. Cela permet de gagner énormément de temps sur le chantier.
Par conséquent, il faut que je sois énormément présent afin que les différents prestataires respectent scrupuleusement le cahier des charges que nous leur avons fourni. Il y a souvent des quiproquos qu’il faut résoudre sur le terrain. C’est un travail avec de l’humain, donc c’est un autre niveau que d’être simplement un designer qui reste derrière son écran à dessiner quelque chose qui va être potentiellement réalisable.
Ensuite, lorsque la décoration est terminée, souvent après une dernière nuit à mettre en place des accessoires, à gérer la coordination de l’ensemble des métiers et des intervenants, vous êtes soulagé. Tout se fait dans la dernière nuit car il y a toujours un prestataire en retard et parce qu’il y a toujours des mises en place au dernier moment.
Le moment tant attendu arrive : l’ouverture publique. Elle a toujours lieu avant l’inauguration officielle. Ça nous permet ainsi de recueillir les premiers échanges visiteurs et de voir où l’on peut apporter des petites modifications afin de peaufiner le rendu final.
Quelques semaines après vient l’inauguration officielle de la nouveauté. C’est un moment très important pour l’ensemble de l’équipe car elle marque le point final de votre projet.

Timber

Concept art de Timber, nouveauté 2016 de Walibi Rhône Alpes

Votre avis sur…

Etes-vous d’accord si je vous dis que la thématisation prend une part importante de nos jours ?
C’est incontestable et la clé de la réussite dans un nouveau projet.
Nous réalisons un challenge aujourd’hui : intégrer la scénographie dans l’attraction, ce qui n’était pas forcément le cas avant. En d’autres termes, nous sommes en train de prouver que le budget scénographie ne doit pas être revu à la baisse, même si la machine coûte cher.
Pour revenir quelques années en arrière, on calculait le coût de l’attraction et les quelques bribes restantes de budget étaient pour la thématisation. Aujourd’hui, la scénographie fait partie intégrante des ratios du budget, ce qui est une très bonne chose.

D’où vous viennent toutes ces idées ?
Elles viennent de partout… Pour Pulsar, c’est en regardant un documentaire à la télévision et pour Timber, c’est en allant voir mes amis à Montréal. L’expérience client et le reste viennent de nombreux sites que j’ai eu la chance de visiter ou de parcs que j’ai faits.
Dans le cadre de mon métier, on a la chance de faire énormément de benchmarking aux quatres coins du monde. Ainsi, toutes mes inspirations cumulées vont donner ce que je vais réussir à créer.

Selon vous, quel est le parc le mieux thématisé au monde? En terme de décors, qu’est-ce qu’il vous a le plus touché ?
Je vais sûrement choquer mais ayant visité plein de parcs et notamment les parcs Disney dans le monde, je vais vous dire Disneyland Paris. J’ai aussi un énorme affect par rapport à Disney et je ne peux donc pas négliger que ça rentre en ligne de compte. La thématisation ne marche qu’à l’affect…
A Disneyland Paris, j’ai vécu énormément de choses. Quand j’étais dans des moments un peu sombres ou de doutes, c’était vraiment un lieu où j’aimais me réfugier. Comme Walt le disait, c’était un lieu où vous vous sentez en sécurité. Et rien que pour cela, il s’agit de mon parc préféré. De plus, je trouve que les imagineers ont fait un travail fantastique à Paris, qu’ils n’ont malheureusement pas réussi à recréer dans les autres parcs du groupe, et surtout à Hong Kong. Je ne vous cache pas que je m’inspire beaucoup de Disney. Il faut mieux s’inspirer des meilleurs, ça c’est clair ! (rires)
Ma zone préférée à Disneyland Paris est bien entendu Frontierland. C’est fantastique de se dire que l’ensemble des bâtiments sont liés les uns aux autres et que l’ensemble de la zone est la plus cohérente qui puisse exister. Le second land est Discoveryland : c’est pour moi l’une des meilleurs zones qui puissent exister au sein de tous les parcs Disney en comparant aux différents Tomorrowland.
Bien entendu, je n’oublie pas le fameux château de Disneyland Paris qui est pour moi le plus beau des châteaux Disney au monde. Tout est cohérent dans ce parc. Je m’arrête là car je pourrais vous en parler durant des heures.

Quel serait votre souhait dans l’avenir en termes de création ? Et pour le Parc Asterix?
De façon très terre à terre, je vis déjà un rêve depuis le jour où l’on m’a confié le projet de Pulsar, Timber, la zone Explorer Adventure et les futurs développements de 2017. Je ne pouvais pas rêver mieux.
Le célèbre Oziris au Parc Astérix est un très beau projet. Il est vraiment colossal et je tire mon chapeau à mon ami et ancien collègue Julien Bertévas qui a mené ce projet d’une main de maître. D’ailleurs à mon arrivée à la Compagnie des Alpes, je ne connaissais pas le métier et le travail de Julien a été une vraie mine d’or et d’inspiration pour moi.
Dans les années à venir, il n’y aura pas deux Oziris en France car il y a très peu de parcs qui peuvent se permettre d’investir dans une telle machine.
Mon rêve ultime ne serait pas pour le parc Astérix. Me concernant, le challenge est plus grand à Walibi Rhône-Alpes. Je souhaiterais continuer ce que l’on a initié avec la zone Explorer Adventure, mais à l’échelle du parc. Pour un designer : redessiner tout un parc année après année est une occasion inespérée !

Êtes-vous le futur Walt Disney made in France ?
Aucunement ! Contrairement aux parcs Disney, pour Walibi nous partons de l’existant. C’est même plus intéressant de partir avec des contraintes de terrain : le challenge est limite plus intéressant Et ça c’est vraiment cool !
Si je laisse s’envoler mon imagination, je verrai bien un très beau Roller coaster à Walibi Rhône-Alpes, sans oublier que Timber est déjà un beau wooden. Le circuit de Timber est court, c’est un fait, mais il a très bien été travaillé par Julien Simon en compagnie de Gravity Group… Procurer dans un temps restreint un maximum de sensations fortes, c’est en soit déjà un challenge.
Et je rêve un jour à Walibi Rhône-Alpes de faire un coaster type Shambhala. Evidemment c’est un rêve mais qui sait… (rires)

Merci beaucoup Fabien Manuel de nous avoir accordé cet entretien !

Propos recueillis par Mathieu C. et BenJ
Juin 2016
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